La caserne Fernandel
La caserne Fernandel

La caserne Fernandel

La caserne Fernandel

Un patrimoine napoléonien à la dérive

Marseille, France

Aujourd’hui livrée à elle-même, la caserne Busserade se trouve au sein d’une entité de quatre casernes : Le Muy, Bugeaud, Busserade et la Manutention Militaire. La caserne du Muy, dénommée Saint-Charles à l'origine, a été longtemps considérée comme la plus belle et la plus grande de France. Construite entre les années 1860 et 1869 sur les plans et les dessins du Colonel Guillemaud du Génie Militaire, ce monument, offert par Napoléon III à son frère, prend position dans l’ancien quartier militaire de la Belle de Mai. Elle a coûté la modique somme de 5 millions d’euros de l’époque, une fortune.

Elle était le premier des monuments qui avertissait l’étranger, entrant à Marseille, qu’il mettait le pied dans une grande cité. La Caserne Busserade, quant à elle, accueillait dans son bâtiment principal - un parallélépipède de 40 mètres de long par 20 mètres de large - un détachement d’artillerie de 300 hommes et 100 chevaux. Elle abritait au rez-de-chaussée les écuries et aux étages les chambrées.

 

A la gloire d’un grand officier de la couronne de France

Quant au nom de Busserade, il pourrait venir de Paul de Busserade, seigneur de Cépy, général et grand maître de l’artillerie de France au début du 16ème siècle. A l’époque, ces maîtres généraux avaient pour fonction la construction des machines de guerre, leur conservation pendant la paix, leurs mouvements pendant la guerre ainsi que la charge de conduire les travaux des sièges et des campements. Ils avaient toute autorité sur la fonte des pièces, les projectiles et la fabrication des poudres ; passaient tous les marchés et en vérifiaient les comptes.

Quand une ville était prise et sur laquelle on avait tiré du canon, les cloches des églises, les ustensiles de cuivre ou d'autres métaux appartenaient alors au grand maître et devaient être rachetées par les habitants, sauf disposition contraire de l'acte de reddition. Paul de Busserade est tué pendant la bataille de Ravenne, malgré les soins prodigués par la duchesse de Ferrare. Une mort nobiliaire ponctuée d’une certaine ironie du sort, puisqu’il passera à trépas après avoir été touché… par une pièce d’artillerie.

Au cœur de trente années de guerre en Italie entre les peuples européens, les plus célèbres chevaliers et aventuriers de l'époque ont pris part à cette bataille. C'est un temps mal connu parce que longtemps délaissé par les historiens. Pourtant, c'est dans ces années 1500, sous le règne de Charles VIII puis de Louis XII, que la France, redevenue prospère et ambitieuse, put oublier les guerres intestines et les épidémies qui l'avaient ravagée pendant plus de cent ans.

Tout en affichant la volonté de structurer un sentiment national puissant, ces deux monarques rêvèrent d'empire, et imaginèrent conquérir l'Italie. Ce rêve n'aboutit jamais, mais leur ambition sut donner un nouveau visage à la France pour entrer dans ce qui allait s'appeler la Renaissance.

 

Plaque tournante de la Grande Guerre

Bien que très éloignées du front, les casernes de Marseille ont largement contribué au traitement des militaires malades et blessés pendant toute la période du conflit et même au-delà de la guerre. Tout au long de la 1ère guerre mondiale, les besoins en hospitalisation sont, ici comme ailleurs, énormes.

Mais la situation de Marseille est particulière car s’y ajoute la nécessité d’héberger les troupes coloniales dont la ville est le port d’entrée en France. Non seulement les troupes de l’empire français, mais aussi celles de l’empire britannique.

Par ailleurs, Marseille sera aussi le port d’embarquement des troupes dirigées sur le front d’Orient au début de 1915, troupes qu’il va falloir loger avant leur départ. Il faudra donc sans arrêt arbitrer entre les casernes destinées au cantonnement des poilus et celles destinées à la prise en charge des « gueules cassées », ces soldats aux masques tragiques sculptés par la fureur des canons.

 

Le petit monde de Don Camillo

De son vrai nom Fernand Joseph Désiré Contandin, Fernandel est né en 1903, dans l'appartement familial du boulevard Chave, grande artère de Marseille, où de nos jours, figure une plaque rappelant cet évènement. Ces débuts prometteurs dans les théâtres de la ville vont s'arrêter brutalement suite à la mobilisation de son père pendant la première guerre mondiale : Fernand doit trouver du travail. Tantôt saute-ruisseau pour les banques locales (coursier de l’époque), employé de papèterie, docker et savonnier, c’est au cours de cette période faite de petits boulots qu’il rencontre Jean Manse, qui deviendra un ami inséparable.

Il se met à fréquenter de plus en plus assidûment la petite sœur de Jean, Henriette Manse, sa future femme. D'ailleurs, lorsqu'il vient voir sa fiancée, Madame Manse l'interpelle par : "Vé ! Voilà le Fernand d'Elle !". Il gardera ce pseudonyme tout au long de sa carrière d’artiste.

Alors incorporé sous les drapeaux pour faire son service militaire, il obtient le 12 décembre 1925 le droit d’être muté de Grenoble à Marseille pour être proche de sa femme alors enceinte. Précisément au 15ème escadron du train des équipages militaires de la caserne Busserade.

Trois semaines avant qu’il ne soit libéré de ses obligations militaires et ne retrouve une place à la savonnerie du Fer-à-cheval, Louis Valette, le directeur de l’Odéon de Marseille, l’engage en première partie de programme en remplacement de la vedette parisienne, alors conspuée par le public. Cette première chance qui lui est donnée sera un triomphe auquel assiste, par hasard, le directeur français de la Paramount. Celui-ci propose alors à l'artiste un contrat à Paris.

Sa carrière est lancée.

 

Occupation nazie et chasse aux collabos : la période sombre

La ville de Marseille est occupée par les Allemands en novembre 1942, ces derniers ayant envahi la zone dite « libre » en réaction à l’opération Torch, le débarquement allié en Afrique du Nord. Dès lors, la population se trouve directement en contact avec l’occupant allemand et confrontée à la réalité des réquisitions, des pénuries. Des établissements publics, ainsi que des logements privés, sont très vite occupés par les autorités allemandes. La région et la ville de Marseille sont alors militarisées : les SS et la Gestapo y sont présents dès décembre 1942, la Wehrmacht prend, quant à elle, possession de la caserne Busserade.

Durant les mois de libération du joug nazi, en août et septembre 1944, la vindicte populaire se déchaine dans cette partie des Bouches du Rhône. Les règlements de comptes furent, pour certains, tellement sordides que tout a été fait pour qu'ils restent dans les caves de la République... 

Plusieurs milliers d'arrestations ont alors lieu à Marseille. Détenus à la caserne Busserade, de nombreux détenus ont été frappés à coups de courroie de moteur, brûlés, électrocutés ou ont subi le supplice du cafard (un cafard enfermé dans un verre posé sur le nombril de la victime). Il y a eu de 200 à 300 exécutions sommaires dans les casernes marseillaises.

 

La caserne de la débrouille

C’est en ces termes que Roger Widenlocher la désigne. Il est appelé en 1973 pour effectuer son service militaire au sein du Groupement des Moyens Régionaux n°7  (GMR 7) dans la caserne Busserade. Nous sommes dans l’après mai 1968. Après la révolte des enfants du baby-boom, la France a soif de liberté. C’est la première année où le gouvernement français décide d’affecter les conscrits à une caserne proche de chez eux.

Dirigée par un colonel, plus préoccupé à tenir son rang qu’à appliquer une discipline de fer, Roger nous dépeint une caserne plutôt « détendue » dans le Marseille de l’époque. La raison en est simple. Elle comprend en son sein une centaine de gradés pour à peine soixante hommes de troupe. Et beaucoup de civils y travaillent, notamment des secrétaires, pour le plus grand plaisir des conscrits. Pour ces appelés, les missions sont centrées essentiellement sur le travail de bureau : travail administratif ou gestion du courrier et, pour certains, chauffeur de gradés.

La plupart d’entre eux peuvent rentrer chez eux le soir. Ils font aussi parfois le mur discrètement pour se rendre au cinéma (une séance avec les publicités Jean Mineur, les actualités et l’entracte peut alors durer 3 heures) ou encore aller taper la balle de liège au baby-foot du bar d’à côté, pendant que les vieux du quartier jouent aux cartes sur la terrasse autour d’un pastis.

Enfin, juste quand ils ne sont pas de garde…

C’est d’ailleurs à l’issue de ces temps de garde, que certains, comme Roger et Jean-Paul que j’ai pu interroger, surpris à s’être assoupis, se retrouvent alors mis aux arrêts. Une peine bien souvent assouplie et qui, contrairement à ce que les photos de la prison militaire actuelle montrent, se purgeait dans une simple pièce fermée à clé avec deux lits superposés dans la toute proche caserne du Muy, alors reliée par une passerelle aujourd’hui disparue.

 

Le Hollywood marseillais est en train de sortir de terre

Dans le cadre de la politique de restructuration militaire et des cessions envisagées par l’Armée française, la ville de Marseille et le ministère de la défense ont engagé en 2008 des réflexions sur le quartier de la Belle de Mai et des casernes militaires, pour aboutir à un projet d’aménagement. Forcément, ces sept hectares de réserve foncière - parmi lesquels figure la caserne Busserade - aiguisent les appétits. D'annonce gouvernementale en promesse de campagne, les projets se multiplient pour couler du béton.

L’ancien premier ministre français Jean-Marc Ayrault y a rêvé une cité de la jeunesse, un lycée international, un internat d'excellence… Jean-Claude Gaudin, alors candidat à la mairie de la ville, y avait promis un pôle média 2.0 avec cinq studios et un studio en extérieur. C’est que Marseille est devenue une ville de tournage, la deuxième de France après Paris.

Depuis 2005, le nombre de tournages y a triplé. Près de 1 300 tournages ont été réalisés depuis 10 ans. Après la série policière Braquo, récompensée en 2012 par un Emmy Award, le dernier en date est celui de la série « Marseille », de Netflix, tournée entièrement en deux mois et demi à peine.

 

Bientôt une école en «dur» ?

Rachetée par la ville en 2010, la caserne Busserade est d’ores et déjà transformée en partie en groupement scolaire. Une école en préfabriqué a été construite d’abord avec 8 classes, pour faire face aux besoins urgents du quartier. Mais le groupe scolaire provisoire est rapidement arrivé en voie de saturation.

"Ce que nous voulons, c'est une nouvelle école en dur", s'insurgeait une mère d'élève en marge d’une opération de blocage que les parents avait un jour organisée sur le site. "Vous n'allez pas me dire qu'il n'y a pas la place ?" Le projet existe bel et bien mais la mairie, dans un mutisme inébranlable, se refuse à en parler. Si le projet de la ville est aussi discret pour cette école, c'est qu'il est suspendu au destin de ces sept hectares d'anciens sites militaires qui n’est toujours pas fixé.

 

Photos : Faxx Kó & Lulu Western
Texte : Faxx Kó
Correcteur : Coppo

Remerciements pour leur témoignage et leur contribution à la rédaction de cet article :

  • Roger Widenlocher, promotion 1973, auteur de bandes dessinées (Achille Talon, Nabuchodinosaure), prix Alph’Art Jeunesse au 20ème festival d’Angoulême 1993 / prix Jeunesse du festival de Chambéry 1998
  • Jean-Paul Deleuil, promotion 1970, chef d’entreprise

 

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